Paul Smith, gentleman collectionneur

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Le plus stylé des couturiers anglais est un amateur d’art qui court les expositions, photographie à tout va, admire les architectes et collectionne comme il respire. Chez lui, collection rime avec création.

Le couturier au Design Museum de Londres, en 2013, dans l’une des salles de l’exposition «Hello, my name is Paul Smith». © Paul Smith

Derrière son bureau londonien de Covent Garden, l’homme disparaît presque, dissimulé par des piles de livres, un ou deux globes terrestres, un dinosaure de métal, une paire de mini-jumelles, quelques dessins… Dans son dos, une immense bibliothèque, riche de dix mille ouvrages d’art, de graphisme, d’architecture ou de photographie. Face à lui, un impressionnant bric-à-brac : des jouets japonais, des vélos ayant appartenu à des célébrités, des maillots jaunes, des chapeaux en tous genres et moult étrangetés, envoyées par des fans depuis le monde entier. Les assistants de Paul Smith sont habitués à ces présents excentriques : téléphones portables livrés par centaines, lapins de toutes tailles, matières et couleurs, mignonne petite crèche en cacahuètes réalisée par une admiratrice patiente et attentionnée, chaise ou skate-board entièrement recouverts de timbres-poste… D’autres relégueraient ces articles souvent kitch dans un sous-sol. Lui les garde à l’œil, s’amusant de cette grande vague d’objets qui transforme son bureau en plage mouvante, leur accordant peut-être autant d’importance qu’à un tirage de David Bailey, photographe vedette du Vogue anglais des années 1960, ou qu’à un tableau de Banksy, un artiste qu’il affectionne. Il leur fait même la part belle dans l’exposition «Hello, my name is Paul Smith», qui, partie du Design Museum de Londres en 2013, sillonne actuellement l’Asie. Paul Smith est un créateur à part et un collectionneur éclectique. Chez lui, une pièce entière est réservée à des robots, des boîtes et des montres, ses péchés mignons. Sur les murs de sa maison, des œuvres de la Slade School of Finest Art de Londres, dont il est mécène, et notamment de William Coldstream (1908-1987), adepte du measured style. «Ces artistes, explique-t-il, ont en commun de travailler à l’instinct». Un peu comme lui, au fond : le couturier achète au coup de cœur, sans tenir compte du marché. Il accumule sans but précis, si ce n’est, peut-être, celui de créer.

Dans une boutique parisienne, décorée d’affiches des années 1970 chinées par Paul Smith.© Paul Smith

À quelle forme d’art vous intéressez-vous ?
Je n’ai pas de préférence mais avoue un penchant pour la photo, notamment celle de David Bailey. J’aime les artistes des années 1970, qui faisaient preuve d’une grande spontanéité. J’ai beaucoup de choses de cette époque : notamment des œuvres de Peter Blake, auteur de la célèbre couverture de l’album Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band des Beatles, considéré comme le précurseur du pop art anglais, ou encore de William Burroughs, qui a incarné la Beat Generation… J’ai aussi un faible pour l’architecture. Voyageant souvent pour mon travail, j’en profite pour voir des expositions, des maisons, des musées ou des Opéras dessinés par de grands architectes. Très jeune, j’ai été fasciné par le Bauhaus, par la modernité, la simplicité et l’inventivité de ce courant artistique. L’an dernier, j’ai créé une collection inspirée du travail d’Anni Albers, artiste textile, théoricienne de l’art, qui a participé à ce mouvement et a même enseigné dans cette école. Pour moi, cette collaboration, qui a coïncidé avec la rétrospective que lui a consacrée la Tate Modern, a revêtu une importance singulière.

C’est avec le mouvement Bauhaus qu’est née votre passion pour l’architecture ?
Adolescent, je voulais devenir coureur cycliste, mais à 17 ans, j’ai eu un grave accident et ai passé plusieurs semaines à l’hôpital. En sortant, j’ai rencontré dans un pub des étudiants en art qui n’arrêtaient pas de me parler du Bauhaus et des Albers, Josef et Anni. Je n’y connaissais rien et les écoutais, fasciné : ils m’ouvraient sur un autre monde. C’est sans doute là que ma carrière dans la mode a commencé. Au fil des ans, j’ai appris à connaître et à apprécier d’autres styles. J’aime beaucoup Oscar Niemeyer, qui travaille sur les formes arrondies avec sensualité, et Robert Mallet-Stevens, dont j’ai vu la villa Cavrois, considérée comme son chef-d’œuvre : j’ai été stupéfait par l’attention portée aux détails. C’était tellement novateur pour l’époque ! Le mélange des matériaux, les contrastes de couleurs, les détails minutieux… Cela m’a ramené à mon propre travail, car j’accorde aussi une grande importance aux petites choses qui font la différence, comme une boutonnière de couleur soutenue sur une chemise blanche classique ou des chaussettes rose vif mariées à un costume bleu nuit. Cette visite a été une mine d’inspiration pour moi. L’architecture, de toutes les époques, m’apporte beaucoup : les proportions et la symétrie parfaites d’une villa palladienne peuvent par exemple me souffler celles des poches d’une veste de costume. J’aime aussi fréquenter ceux qui la font. J’ai la chance de compter dans le cercle de mes amis proches John Pawson, David Chipperfield et Sophie Hicks, dont j’admire l’intégralité du travail.

Le bureau londonien de Paul Smith, encombré de livres et d’objets.© Paul Smith

Vous investissez-vous personnellement dans l’aménagement de vos boutiques ?
Une équipe d’une vingtaine d’architectes et de designers d’intérieur est intégrée à notre siège social londonien, et je travaille main dans la main avec eux. Nous nous efforçons de faire en sorte que chacune des boutiques soit unique. Pour concevoir celle de Mayfair, nous sommes partis de motifs de dentelle et avons dessiné, dessiné… jusqu’à cette idée de faire une façade entièrement en fonte, la seule de Londres. C’est devenu un incontournable pour les amateurs d’architecture et de design qui visitent la ville. Quel honneur ! Là aussi, tout est dans les détails : un mur recouvert de dominos appliqués un à un à Mayfair, un puits de lumière orné de diapositives vintage rue Saint-Honoré à Paris, un mur de téléphones portables rue de Marseille, à Paris toujours… Oui, ces fameux téléphones envoyés par un fan !

À ce propos, que racontent-ils, ces objets hétéroclites que vous recevez, et pourquoi les conservez-vous ?
D’abord, ils constituent eux aussi une extraordinaire source d’inspiration. Lorsque je travaille, je regarde ce qui se trouve à droite, à gauche… Je me nourris de tout ce qui me tombe sous l’œil. Je suis dyslexique et ne retiens pas bien l’écrit : j’ai donc développé une excellente mémoire visuelle. Tout m’inspire, ici ou ailleurs. Si lors d’un voyage en Bretagne, je vois des maisons aux barrières rouges, cela peut devenir un imprimé pour un tee-shirt. Je ne consulte jamais de book de tendances et crée en fonction de ce que je vois, ce que je ressens. Vous savez, mon père était photographe amateur. Il utilisait bien sûr des pellicules et ce petit viseur à travers lequel il fallait regarder pour effectuer la mise au point et cadrer. En travaillant de cette façon, vous comprenez vraiment ce que vous êtes en train de faire. Grâce à lui et au premier appareil photo qu’il m’a offert pour mes 11 ans, j’ai appris la différence entre regarder et voir. J’ai formé mon œil : si mon regard s’échappe vers cette fenêtre, je vois un mur lisse et de la brique brute. Le mur lisse pourrait devenir une magnifique chemise blanche et la brique brute, un tweed. Ensuite, j’avoue que ces objets me touchent. Quelqu’un, d’Aberdeen, de Parme ou de Sydney, a pris le temps de me faire un colis, et c’est émotionnellement quelque chose d’incroyable pour moi. Cela n’arrive pas aux autres créateurs de mode. Alors, pourquoi moi ? Je ne sais pas. En tout cas, s’il y a l’adresse de l’expéditeur, je réponds toujours à la main, avec une carte. Et parfois, des liens se créent : un jour, un petit garçon m’a demandé de concevoir des habits Paul Smith pour son hamster, ce que j’ai fait. C’était il y a vingt-cinq ans. Et nous nous écrivons toujours.

Mylène Sultan.

Paul Smith
en 5 dates
5 juillet 1946
Naissance à Beeston, dans l’agglomération de Nottingham
1970
Lancement de sa marque et ouverture de sa première boutique à Nottingham
1976
Premier défilé à Paris
2000
Anobli par la reine
2013
Exposition «Hello, my name is Paul Smith», présentée au Design Museum de Londres, avant de partir en tournée dans le monde
à voir
«Hello, my name is Paul Smith» est actuellement présentée à l’Asia Culture Center de Gwangju, en Corée du Sud.
Les photos du créateur sont visibles sur son compte Instagram : paulsmithdesign

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